Pourquoi ces thérapeutes risquent davantage la fatigue compassionnelle ?

Lorsque je rencontre des thérapeutes qui prennent en charge des patients borderlines, j’entends souvent la même chose :
« J’ai l’impression de ne jamais en faire assez. »
« Je redoute ses appels. »
« Je passe beaucoup de temps à penser à ce patient entre les séances. »
« Je sors des consultations complètement vidé. »
Si vous vous reconnaissez dans ces affirmations, cela ne signifie pas que vous êtes un mauvais thérapeute. Cela signifie simplement que vous exercez auprès d’une population clinique qui mobilise fortement le système émotionnel du professionnel. L’impulsivité, les émotions intenses, la dysrégulation émotionnelle ne sont pas de tout repos.
Les thérapeutes peuvent également être pris dans des mouvements d’idéalisation puis de dévalorisation. Ces fluctuations relationnelles s’inscrivent fréquemment dans les mécanismes de clivage observés chez les personnes présentant un trouble de la personnalité borderline. Elles ne sont pas le signe que la thérapie échoue ; elles font partie des difficultés relationnelles fréquemment rencontrées par ces patients. Les comprendre et savoir y répondre de manière adaptée permet de maintenir une posture plus stable et d’éviter de réagir sous le coup de l’émotion. En séance, savoir poser une limite sans renforcer la peur de l’abandon, répondre à une crise suicidaire ou travailler avec les mouvements d’idéalisation demande des compétences spécifiques qui s’acquièrent avec une formation et de la supervision.
Cela demande d’acquérir une posture thérapeutique tout aussi importante que les techniques utilisées.
Le piège : vouloir sauver le patient
Face à une souffrance intense, il est naturel de vouloir protéger, rassurer, se rendre tout le temps disponible. Cela porte un nom : le caregiving compulsif.
Cette attitude (issue de la théorie de l’attachement) désigne la tendance à répondre immédiatement à toute détresse de l’autre. Chez certains thérapeutes, cette tendance peut être favorisée par leur histoire d’attachement, leurs expériences relationnelles ou leurs représentations du soin. Il peut conduire à dépasser progressivement le cadre thérapeutique, à multiplier les disponibilités et à prendre une responsabilité qui n’est plus compatible avec une posture clinique stable. Il est évident que nous ne sommes pas thérapeutes par hasard et nous avons cette tendance naturelle à vouloir sauver les personnes parfois à notre détriment.
Le problème est que, progressivement, le thérapeute peut se laisser entraîner dans une urgence permanente : il répond aux mails le soir, accepte des séances supplémentaires systématiquement, cherche la formulation parfaite qui empêchera la prochaine crise.
Il s’agit d’un signe d’une activation du système de stress. Et lorsque notre système de stress est activé, il est plus difficile d’être véritablement disponible pour l’autre.
Les limites ne sont pas un manque d’empathie
L’une des croyances les plus fréquentes chez les jeunes thérapeutes est la suivante :
« Si je pose une limite, mon patient va se sentir abandonné. »
En réalité, l’absence de cadre est peu sécurisante et patients souffrant du trouble borderline ont besoin d’un thérapeute prévisible, stable, cohérent.
Les limites sont une partie importante du traitement de ce trouble puisqu’elles permettent aux patients d’apprendre à réguler l’émotion sans l’autre, mais aussi de construire une relation thérapeutique suffisamment stable pour que le travail puisse avoir lieu.
Accepter que l’on ne contrôle pas l’autre
C’est probablement l’apprentissage le plus difficile : nous ne pouvons pas empêcher toutes les crises, nous ne pouvons pas supprimer toute la souffrance. Cette réalité est inconfortable mais essentielle à garder en tête.
Et c’est l’occasion d’un apprentissage particulièrement riche pour nos patients : tout le monde est faillible et il est important de développer ses propres ressources pour pouvoir se sauver.
Les bonnes pratiques qui protègent aussi le thérapeute
Avec les années, j’ai observé que les cliniciens qui restent engagés auprès des patients souffrant du trouble de la personnalité borderline sans s’épuiser partagent plusieurs habitudes.
Ils travaillent avec d’autres interlocuteurs lorsqu’ils le peuvent (médecin psychiatre en particulier), ils réfléchissent à leur propre contre-transfert. En effet, les réactions émotionnelles du thérapeute constituent souvent un précieux indicateur clinique et les élaborer en supervision aide à maintenir un cadre thérapeutique clair et à éviter les passages à l’acte.
Ils distinguent ce qui relève de leur responsabilité de ce qui appartient au patient et ils acceptent que certaines séances soient inconfortables.
Et enfin, ils ne se perdent pas dans la relation en gardant en tête qu’ils montrent l’exemple aussi en se traitant eux-mêmes d’une manière bienveillante.
Une bonne thérapie n’est pas une thérapie où le thérapeute s’oublie
Accompagner une personne présentant un trouble borderline est exigeant mais cette exigence ne devrait jamais conduire le thérapeute à s’épuiser.
Les premiers signaux à observer sont :
- un sentiment d’échec persistant malgré vos efforts ;
- une hypervigilance entre les séances ;
- des ruminations autour du patient ;
- une appréhension croissante de certaines consultations ;
- une irritabilité inhabituelle ;
- une fatigue compassionnelle qui réduit progressivement votre disponibilité émotionnelle ;
- l’impression de ne plus réussir à maintenir le cadre thérapeutique.
Dès les premiers symptômes, il est important de les écouter et de mettre en place des facteurs de protection (supervision, vacances, sport…)
Prendre soin de sa posture clinique, de ses limites et de son équilibre émotionnel est absolument essentiel car un thérapeute qui tient dans la durée est un thérapeute qui peut continuer à offrir une présence stable, réfléchie et sécurisante.
Et, cerise sur le gâteau, avec les patients émotionnellement labiles, cette stabilité est souvent l’un des outils thérapeutiques les plus puissants.
C’est pour répondre à toutes ces difficultés que nous avons conçu cette formation.
Au-delà des apports théoriques sur la thérapie des schémas et la thérapie comportementale dialectique, elle a pour objectif d’aider les cliniciens à construire une posture thérapeutique solide, à mieux comprendre les enjeux relationnels du trouble borderline et à préserver leur équilibre professionnel dans la durée.
FAQ
Pourquoi les patients présentant un trouble de la personnalité borderline épuisent-ils les thérapeutes ?
L’accompagnement de personnes présentant un trouble de la personnalité borderline mobilise fortement les ressources émotionnelles du clinicien. Les crises relationnelles, les fluctuations émotionnelles, le risque suicidaire ou encore les mouvements d’idéalisation et de dévalorisation peuvent générer un sentiment d’impuissance. Ce n’est pas uniquement la gravité des symptômes qui est en cause, mais aussi la dynamique relationnelle qui se construit au sein de la thérapie.
Comment éviter l’épuisement professionnel lorsqu’on accompagne un patient émotionnellement labile ?
Prévenir l’épuisement repose sur plusieurs éléments : maintenir un cadre thérapeutique clair, travailler son contre-transfert, bénéficier de temps de supervision, distinguer ce qui relève de la responsabilité du thérapeute de ce qui appartient au patient et accepter que certaines situations restent inconfortables. Prendre soin de sa posture clinique est une composante essentielle de la prise en charge.
Pourquoi le contre-transfert est-il si important dans le trouble borderline ?
Les personnes présentant un trouble de la personnalité borderline peuvent susciter chez le thérapeute des émotions particulièrement intenses : inquiétude, colère, impuissance ou envie de « sauver » le patient. Loin d’être un obstacle, ces réactions constituent souvent des informations précieuses sur la relation thérapeutique. Les identifier et les élaborer, notamment en supervision, permet de maintenir une posture plus stable et plus ajustée.
Comment poser des limites sans renforcer la peur de l’abandon ?
Poser un cadre thérapeutique n’est pas synonyme de rejet. Au contraire, un cadre clair, cohérent et prévisible contribue à sécuriser la relation thérapeutique. Expliquer les règles du suivi, maintenir une constance dans leur application et accueillir les réactions émotionnelles du patient permettent de préserver l’alliance tout en évitant les débordements relationnels.
Pourquoi la supervision est-elle particulièrement importante avec les patients borderline ?
La supervision offre un espace pour prendre du recul sur les situations complexes, réfléchir aux réactions émotionnelles du thérapeute et ajuster sa pratique. Elle aide à prévenir l’épuisement, à maintenir une alliance thérapeutique de qualité et à renforcer les compétences cliniques nécessaires à l’accompagnement des personnes présentant un trouble de la personnalité borderline.
Une formation est-elle utile pour accompagner des patients présentant un trouble borderline ?
Les connaissances théoriques constituent une base indispensable, mais elles ne suffisent pas toujours face aux défis rencontrés en consultation. Apprendre à gérer les situations de crise, travailler avec le contre-transfert, poser un cadre thérapeutique sécurisant ou répondre aux mouvements relationnels spécifiques du trouble borderline sont des compétences qui se développent grâce à une formation spécialisée, à la pratique clinique et à la supervision.