Faut-il forcément aimer ses patients pour être un bon thérapeute ?

pantin décrivant la manipulation chez certains patients

Il existe une idée assez tenace dans les métiers du soin : pour bien accompagner quelqu’un, il faudrait nécessairement éprouver de la sympathie pour lui.

Après tout, nous avons choisi un métier fondé sur l’écoute, la compréhension et l’empathie. Alors que se passe-t-il lorsque, face à un patient, nous ne ressentons justement… aucune sympathie ?

Ou pire : lorsque nous éprouvons de l’agacement, de la méfiance, du rejet, voire une forme d’antipathie ?

Sommes-nous encore capables d’être de bons thérapeutes ?

La réponse est oui.

Nous n’avons pas besoin d’aimer nos patients pour bien les accompagner.

Et dans certaines situations cliniques, vouloir absolument éprouver de la sympathie pour un patient peut même nous éloigner de notre travail.

Aimer son patient et être empathique sont deux choses différentes

L’empathie est souvent confondue avec la sympathie.

Pourtant, comprendre ce que vit quelqu’un ne signifie pas nécessairement apprécier cette personne, approuver son comportement ou ressentir de la tendresse pour elle.

En thérapie, notre travail consiste notamment à essayer de comprendre le fonctionnement psychique du patient : ce qu’il ressent, ce qu’il cherche à éviter, les stratégies qu’il utilise dans ses relations et la manière dont son histoire a façonné son rapport aux autres.

Cela ne nous oblige pas à aimer la personne qui se trouve en face de nous.

Un thérapeute peut ainsi penser :

« Je comprends ce qui se joue chez vous. »

tout en posant sa limite :

« Je ne suis pas à l’aise avec la manière dont vous vous comportez avec moi. »

Ces deux réalités peuvent parfaitement coexister. Et c’est l’objectif du travail thérapeutique : faire ralentir le patient – observer – choisir son comportement en conscience.

La série Empathie en donne une illustration particulièrement intéressante

Dans la série québécoise Empathie, Suzanne Bien-Aimé travaille comme psychiatre auprès de patients hospitalisés dans une unité psychiatrique sécurisée. La série repose en grande partie sur cette question : jusqu’où pouvons-nous tenter de comprendre quelqu’un lorsque ses comportements nous heurtent profondément ?

Charles Villeneuve constitue un cas particulièrement intéressant.

Charmant, intelligent, habile dans la relation, il cherche régulièrement à utiliser les interactions avec les professionnels à son avantage. Le personnage a d’ailleurs été construit autour de traits associés à la personnalité antisociale.

À plusieurs moments, il tente d’entraîner Suzanne dans son jeu psychologique (Eric Berne).

Et Suzanne fait quelque chose d’essentiel : elle ne joue pas.

Elle observe. Elle comprend. Et elle recadre. Elle rappelle sa responsabilité au patient.

Sa manière de faire est extrêmement intéressante d’un point de vue clinique, c’est comme si elle lui disait : je comprends pourquoi vous faites ainsi et en même temps vous choisissez de vous comporter de cette manière.

Car face à certains fonctionnements relationnels, l’objectif du thérapeute n’est pas de devenir plus chaleureux, plus compréhensif ou plus indulgent. Il est de rappeler la réalité : l’autre est pleinement responsable de ses actions.

L’empathie à quel prix pour le thérapeute ?

Lorsque nous voulons tellement comprendre le patient que nous commençons à :

  • justifier systématiquement ses comportements ;
  • minimiser les transgressions du cadre ;
  • douter de nos propres perceptions ;
  • vouloir lui prouver que nous sommes différents des personnes qui l’ont déçu ;
  • faire des exceptions que nous ne ferions pas avec d’autres patients ;
  • confondre compréhension et confiance.

Nous ne sommes alors plus seulement en train d’observer la dynamique relationnelle.

Nous sommes entrés dedans.

Avec certains patients présentant des modes relationnels manipulateurs, coercitifs ou fortement antisociaux, ce glissement peut être particulièrement important à repérer.

La recherche montre d’ailleurs que les patients présentant des traits manipulateurs peuvent susciter chez les thérapeutes des réactions émotionnelles fortes et parfois contradictoires. Le rejet en fait partie, mais également la fascination, le sentiment d’être défié ou le désir de réussir là où d’autres ont échoué.

Autrement dit, la difficulté ne vient pas seulement du patient.

Elle vient de ce que la relation produit chez le thérapeute.

Nos émotions envers nos patients sont aussi du matériel clinique

Nous avons parfois appris à considérer certaines réactions du thérapeute comme des émotions qu’il faudrait faire disparaître.

« Je ne devrais pas être agacée. »

« Je devrais réussir à ressentir davantage d’empathie. »

« Un bon psychologue ne devrait pas avoir envie que la séance se termine. »

Pourtant, ce que nous ressentons dans la relation peut parfois nous renseigner.

Si je me sens régulièrement coupable après les séances avec un patient, cela mérite d’être interrogé.

Si j’ai constamment l’impression de devoir me justifier, également.

Si je me surprends à contourner mes propres règles pour éviter sa colère, c’est une information.

Si je ressens une méfiance inhabituelle, il ne s’agit pas nécessairement d’une vérité sur le patient — nos propres vulnérabilités existent évidemment — mais cette sensation mérite d’être pensée plutôt que balayée.

C’est tout l’intérêt du petit vélo de Cungi (l’analyse fonctionnelle de la relation thérapeutique).

La question n’est donc pas :

« Ai-je le droit de ressentir cela envers mon patient ? »

Mais plutôt :

« Qu’est-ce que cette relation est en train de produire chez moi, et que puis-je en comprendre ? »

Un bon thérapeute n’est pas un thérapeute qui aime tout le monde

Il y a peut-être derrière cette question un idéal professionnel assez exigeant.

Celui du psychologue infiniment patient, toujours disponible, jamais irrité voire sacrificiel qui serait capable de voir la souffrance derrière chaque comportement et d’éprouver une compassion constante pour chaque personne qui entre dans son cabinet.

Mais ici se loge un paradoxe : il nous demande de cesser d’être humains pour pouvoir soigner des humains.

Certains patients nous touchent immédiatement tandis que certains peuvent nous agacer, nous inquiéter, nous impressionner ou nous mettre profondément mal à l’aise.

La compétence clinique ne consiste pas à supprimer ces réactions.

Elle consiste à ne pas laisser ces réactions décider seules de notre manière de travailler.

La juste distance n’est pas de la froideur

Avec un patient comme Charles Villeneuve dans Empathie, la réponse thérapeutique la plus ajustée n’est probablement ni le rejet ni une empathie naïve.

C’est une troisième voie.

Comprendre sans se laisser entraîner.

Pouvoir reconnaître la fonction d’un comportement tout en posant une limite.

Entendre une souffrance sans conclure que cette souffrance excuse tout.

Maintenir une forme d’humanité sans renoncer à son jugement clinique.

Et surtout, accepter que la relation thérapeutique n’ait pas toujours besoin d’être une relation affectivement chaleureuse pour être thérapeutique. D’autant que pour certains patients, cela serait tout à fait angoissant.

Un cadre clair peut être profondément contenant.

Un « non » peut être thérapeutique.

Un recadrage peut être thérapeutique.

Refuser d’entrer dans une négociation permanente peut aussi être une manière de prendre soin du patient.

Le véritable risque : vouloir être aimé par ses patients

Il existe d’ailleurs une autre question, peut-être plus inconfortable encore que celle qui donne son titre à cet article.

Non pas :

« Dois-je aimer mes patients ? »

Mais :

« Ai-je besoin que mes patients m’aiment ? »

Car c’est parfois ici que notre cadre devient vulnérable.

Si j’ai besoin d’être perçue comme une thérapeute bienveillante, compréhensive ou différente des autres, que se passe-t-il lorsqu’un patient me trouve injuste ?

Que se passe-t-il lorsqu’il se met en colère contre moi ?

Lorsqu’il m’accuse de ne pas le comprendre ?

Lorsqu’il me dévalorise après que j’ai posé une limite ?

Si préserver une bonne image de moi devient prioritaire, je risque progressivement d’adapter mon cadre pour éviter de déplaire.

Et certains fonctionnements relationnels repèrent extrêmement bien cette faille.

La solidité thérapeutique suppose donc parfois de pouvoir tolérer quelque chose de très simple et de très difficile :

ne pas être aimé par son patient à certains moments.

Empathie ne signifie pas crédulité

C’est peut-être l’une des leçons intéressantes que nous laisse la série Empathie.

L’empathie thérapeutique n’est pas une disponibilité émotionnelle illimitée.

Elle n’exige pas de croire tout ce que dit le patient, elle ne nous oblige pas à excuser tous ses comportements.

Et elle n’interdit surtout pas le fait de poser des limites.

Nous pouvons chercher sincèrement à comprendre quelqu’un tout en observant qu’il tente de nous manipuler.

On peut aussi reconnaître sa souffrance tout en lui attribuant la responsabilité de ses comportements.

Et enfin, il est possible de souhaiter qu’il progresse sans éprouver d’affection particulière pour lui.

Comprendre n’est pas excuser.
Accueillir n’est pas céder.
Et soigner n’est pas aimer.

Peut-être qu’être un thérapeute suffisamment bon consiste aussi à accepter cela.

Non pas aimer tous ses patients.

Mais être capable de rester curieux de ce qui se passe dans la relation, de préserver son cadre et de continuer à penser — particulièrement lorsque le patient provoque en nous des émotions que nous aurions préféré ne pas ressentir.

Et parfois, le geste thérapeutique le plus empathique n’est justement pas de se rapprocher davantage.

C’est de rester solidement à sa place.

Notre formation à la TCP permet de conserver cette juste distance tout en travaillant les cognitions dysfonctionnelles de ces patients.

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