Lorsqu’un patient souffre, le premier réflexe de nombreux thérapeutes est de vouloir faire disparaitre cette souffrance. Réduire l’anxiété, chasser les pensées douloureuses, aider la personne à se sentir mieux… Cette intention est profondément humaine et fait partie de notre engagement envers ceux que nous accompagnons.
Pourtant, la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) propose un changement de perspective qui peut transformer notre pratique clinique.
Et si l’objectif n’était pas de faire disparaître la souffrance, mais d’aider le patient à vivre pleinement son expérience, même lorsqu’elle est douloureuse ?
Pourquoi vouloir supprimer la souffrance n’est pas toujours la meilleure stratégie
Je me souviens d’une supervision avec Marie.
Elle m’explique que sa patiente souffre intensément de ne plus voir sa fille.
Sa question est spontanée :
« Comment puis-je l’aider à ne plus souffrir ? »
Cette interrogation est fréquente chez les thérapeutes. Face à la douleur de l’autre, nous souhaitons naturellement soulager, réparer, protéger.
Mais cette posture comporte parfois un risque : entrer, malgré nous, dans la même lutte que le patient contre ses émotions, ses pensées ou ses souvenirs.
Or, c’est précisément cette lutte qui peut, à long terme, entrainer des psychopathologies.
L’ACT : développer une nouvelle relation avec les expériences internes
Dans l’approche ACT, le thérapeute ne cherche pas d’abord à éliminer les émotions difficiles.
Son rôle consiste plutôt à accompagner le patient vers une relation différente avec son monde intérieur.
Cette relation repose sur plusieurs processus fondamentaux :
- Accepter les émotions et les sensations plutôt que les combattre ;
- Valider l’expérience vécue ;
- Observer les pensées avec davantage de recul (défusion cognitive) ;
- Développer la présence à l’instant présent ;
- S’engager dans des actions guidées par ses valeurs.
L’objectif n’est donc pas de souffrir moins à tout prix, mais de retrouver davantage de flexibilité psychologique à l’aide de métaphores puissantes.
Le défi du thérapeute : renoncer à soulager le patient à tout prix
Cette posture est parfois difficile… pour le thérapeute lui-même.
Elle demande d’accepter que la souffrance soit présente dans la séance, de ne pas chercher systématiquement à la faire disparaître, de résister à notre propre besoin de rassurer ou de résoudre rapidement.
Autrement dit, nous apprenons nous aussi à ne plus entrer en lutte avec ce qui se présente en séance et c’est un véritable changement de posture clinique.
Un exemple d’intervention en thérapie ACT
Face à une émotion particulièrement intense, une intervention inspirée de l’ACT pourrait être :
« Je remarque que cette émotion est très difficile à vivre pour vous. Et si, plutôt que de chercher à la faire disparaître, nous prenions un instant pour observer ce qu’elle cherche à vous dire ? »
À première vue, cette phrase paraît simple. Pourtant, elle modifie profondément la dynamique thérapeutique.
Elle invite le patient à cesser momentanément la lutte pour explorer son expérience avec curiosité.
De la recherche de contrôle à la flexibilité psychologique
Ce changement de perspective produit plusieurs effets essentiels.
Le patient découvre qu’il peut ressentir sans être submergé
La douleur émotionnelle ne disparaît pas nécessairement.
En revanche, elle cesse progressivement d’occuper toute la place.
Le patient fait l’expérience qu’il peut ressentir de la tristesse, de la peur ou de la colère et qu’il est capable de ressentir cela, sans que cela ne dicte pour autant ses choix.
La thérapie devient un terrain d’expérimentation
Au lieu de poursuivre un objectif permanent de soulagement, la séance devient un laboratoire, un terrain de jeu.
Le patient expérimente de nouvelles façons d’être avec ses émotions, ses pensées et ses sensations corporelles.
Cette expérience est souvent bien plus transformatrice que la simple recherche d’une diminution symptomatique.
Les valeurs servent de phare
Lorsque toute l’énergie n’est plus consacrée à éviter la souffrance, elle peut être investie ailleurs.
Le patient retrouve progressivement la possibilité d’agir dans la direction de ce qui compte réellement pour lui : ses relations, son couple, son travail, sa spiritualité…
C’est ici que se situe l’un des objectifs centraux de l’ACT.
La souffrance n’est plus l’ennemie
Accompagner un patient ne consiste pas toujours à lui permettre de souffrir moins. Mais, il s’agit surtout de l’aider à vivre avec.
À accueillir ce qui est présent sans que cette souffrance définisse toute son existence.
En développant la flexibilité psychologique, le patient découvre qu’il est possible de construire une vie riche de sens, même lorsque certaines émotions demeurent.
Cette évolution représente souvent un changement plus profond et plus durable que la simple disparition des symptômes.
Conclusion
L’ACT nous invite à transformer notre manière d’envisager le changement thérapeutique. Plutôt que de faire de la suppression de la souffrance l’objectif principal, elle propose de développer une relation plus souple avec les expériences internes et de remettre les valeurs au cœur de l’accompagnement.
Cette posture nous demande, à nous aussi, thérapeutes, d’accepter de ne pas soulager immédiatement et de rester en contact avec ces émotions inconfortables. Mais c’est souvent dans cet espace d’acceptation que les changements les plus profonds émergent.
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