Psychologues : comment prendre soin de soi sans s’épuiser à prendre soin des autres ?

Être psychologue, c’est écouter, accompagner, réfléchir, parfois douter… et souvent continuer à penser à ses patients bien après la fin des consultations.

Mais comment prendre soin des autres sans finir par s’oublier soi-même ? Comment éviter l’épuisement professionnel lorsqu’on exerce un métier aussi exigeant émotionnellement ?

Entre les consultations qui s’enchaînent, les suivis complexes, les responsabilités et cette petite voix qui nous pousse à toujours en faire davantage, trouver son équilibre n’a rien d’évident.

Nous avons eu envie d’aborder ces questions sans tabou, à travers un échange entre Anne-Françoise Chaperon et Chloé Chaperon, toutes deux psychologues cliniciennes, superviseuses et formatrices chez Actionform.

Organisation des journées, fatigue compassionnelle, supervision, difficultés à poser des limites, sentiment de responsabilité envers les patients… Nous partageons nos expériences, nos doutes et ce que nous avons appris au fil des années pour préserver notre plaisir d’exercer.

Une conversation entre psychologues, avec une conviction commune : prendre soin de soi fait aussi partie du travail thérapeutique.


Organiser ses journées de psychologue pour préserver son énergie

À quoi ressemble votre rythme de travail aujourd’hui ?

Chloé : Je travaille quatre jours par semaine. Mon maximum est de huit patients par jour, mais je ne fais pas cela tous les jours. Je varie mon activité entre les supervisions, les formations et les consultations, ce qui me permet de ne pas toujours faire la même chose. Cela m’apporte un véritable équilibre.

Je suis formée à plusieurs approches thérapeutiques : la TCC, l’ICV, mais aussi l’ACT et la thérapie des schémas, ce qui me permet aussi de naviguer entre divers champs théoriques avec les patients. Les séances ne se ressemblent pas du tout et c’est ce qui me plait !

Anne-Françoise : Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir une activité très diversifiée. Je partage mon temps entre les consultations, les supervisions de psychologues, les formations et le développement d’Actionform, notre organisme de formation.

Et cette diversité me convient parfaitement ! J’aime toujours autant recevoir des patients, mais je crois que je ne supporterais plus de passer toutes mes journées à enchaîner les consultations.

J’éprouve autant de plaisir à accompagner un patient qu’à aider un collègue à comprendre pourquoi sa thérapie n’avance pas. Ce sont deux manières différentes d’exercer mon métier, et j’ai besoin des deux.

En revanche, il y a un petit paradoxe : je suis probablement beaucoup plus occupée aujourd’hui que lorsque je faisais essentiellement de la psychothérapie ! Entre les patients, les supervisés, les formations à préparer et l’entreprise à développer, je ne manque pas d’occupations.

Mais ce qui change tout, c’est que j’ai choisi cette organisation et que je continue à y prendre énormément de plaisir.


Comment organisez-vous concrètement vos journées pour ne pas vous épuiser ?

Chloé : Je suis plus efficace quand j’enchaîne. J’ai quelques difficultés à me remettre dans le bain quand je fais des pauses trop longues. J’enchaîne au maximum quatre à cinq patients, avec une heure de pause déjeuner pour couper.

J’adore avoir un moment de pause en même temps que mes collègues pour vraiment penser à autre chose. J’ai créé un petit centre de thérapie avec des collègues adorables que j’ai toujours plaisir à retrouver pour discuter ou partager des moments conviviaux.

Sur le plan administratif, je ne suis pas très forte pour gérer le téléphone. Je dis à mes patients que je préfère être contactée par e-mail. Je gère les e-mails ou les courriers administratifs en début ou en fin de journée.

Je prends aussi parfois des pauses pour aller faire du sport en pleine journée. Cela me permet de couper véritablement.

Anne-Françoise : Je ne suis pas certaine d’être un modèle d’organisation en la matière !

Je suis quelqu’un de très actif, j’aime mener plusieurs projets de front, et mon problème est peut-être davantage de savoir m’arrêter que de trouver de quoi m’occuper.

Ce qui me préserve, c’est surtout l’alternance des activités. Passer d’une consultation à une supervision, puis à la préparation d’une formation, me permet de mobiliser des ressources différentes. Et j’aime cette variété, qui fait que mes journées ne se ressemblent pas.

Mais je dois reconnaître une chose : lorsqu’on est aussi entrepreneuse, le travail ne s’arrête pas à la fermeture du cabinet. On peut toujours améliorer une formation, réfléchir à une nouvelle idée, répondre à un message… Et comme tout cela me passionne, je ne vois pas toujours le temps passer !

Mon véritable défi n’est donc pas seulement d’organiser mes journées, mais de parvenir à débrancher mon cerveau professionnel.

Et sur ce point, j’ai encore une belle marge de progression !

Les suivis thérapeutiques qui nous épuisent le plus


Est-ce que certains patients ou certains types de suivis vous demandent beaucoup plus d’énergie que d’autres ?

Chloé : C’est certain, il y a des suivis plus exigeants que d’autres, des périodes de vie des patients qui vont davantage nous mobiliser.

Je pense par exemple à la gestion d’une crise suicidaire, qui va demander beaucoup d’énergie et d’étayage du patient ou quelqu’un en train de se séparer.

J’ai aussi beaucoup de personnes qui viennent pour un travail « de fond », avec des difficultés qui se présentent à eux de manière récurrente mais qui sont relativement « en sécurité dans le présent ». J’aime beaucoup ces suivis où nous pouvons prendre le temps de bien explorer les sujets sans se sentir pressurisé par un résultat immédiat.

Et puis, parfois, on se laisse un peu aller à un rythme de croisière, ce qui peut faire basculer le suivi vers une thérapie de soutien. Dans ce cas, si je me sens moins impliquée, je propose un bilan et revois les objectifs.

Anne-Françoise : Oui, bien sûr, mais pas nécessairement ceux auxquels on pense.

Certains patients présentent des difficultés importantes, des histoires de vie très douloureuses, et pourtant les séances peuvent être passionnantes et relativement peu fatigantes lorsqu’on sent qu’on avance ensemble.

En revanche, ce qui me fatigue vraiment, ce sont les thérapies dans lesquelles j’ai l’impression de tourner en rond.

Vous savez, ces séances où le patient raconte sa semaine, où l’on échange agréablement, où la relation est bonne… mais où, finalement, rien ne bouge vraiment.

Et le plus piégeux, c’est que le patient peut être parfaitement satisfait ! Il revient, il apprécie nos échanges, et nous pourrions presque nous installer confortablement dans cette routine.

Sauf qu’à un moment, je me demande : « Mais au fond, qu’est-ce que je suis en train de faire avancer ? »

Cependant, grâce à la Thérapie Cognitive Processuelle, je rencontre beaucoup moins ces difficultés.

La supervision : un soutien essentiel pour les psychologues


Quelle place la supervision occupe-t-elle dans votre propre hygiène professionnelle ?

Chloé : Je participe à plusieurs groupes de supervision et j’ai aussi une supervision individuelle. Cela me permet de rester à jour sur les différentes approches thérapeutiques que je propose à mes patients. J’essaie aussi de continuer à me former régulièrement sur les thématiques qui m’intéressent. J’achète aussi beaucoup de livres que j’ai la fâcheuse tendance à ne pas finir…

Anne-Françoise : La supervision a toujours occupé une place très importante dans ma pratique. Je supervise moi-même de nombreux psychologues, mais je continue aussi à être supervisée. Et franchement, je ne me verrais pas exercer sans cela !

Même après toutes ces années de métier, il m’arrive de me sentir démunie face à certaines situations, de douter de mes choix ou simplement de manquer de recul. Et quel soulagement de pouvoir en parler avec quelqu’un qui comprend vraiment ce que l’on vit dans notre fauteuil de thérapeute !

Bien sûr, la supervision me permet de progresser, mais j’apprécie tout autant de pouvoir partager mes difficultés, mes interrogations et parfois même mes agacements, sans avoir à jouer le rôle de celle qui sait.

Pour moi, la supervision est aussi indispensable pour améliorer notre pratique que pour préserver notre santé mentale.


Avez-vous déjà connu une période où vous vous êtes sentie proche de l’épuisement ?

Chloé : Oui, je me souviens notamment d’une période où je n’arrivais plus à me sentir présente et impliquée. J’ai pris un mois de vacances et j’ai pu revenir en étant beaucoup plus disponible. J’essaie désormais d’anticiper la prochaine pause. Avec les vacances scolaires des enfants, ça m’oblige à faire cela et c’est plutôt pas mal.

Anne-Françoise : Je ne sais pas si j’ai véritablement connu un épuisement professionnel au sens strict du terme. En revanche, les périodes où je me sens débordée, je connais !

Et ce qui est assez drôle, c’est que je peux me sentir épuisée tout en ayant déjà trois nouvelles idées de projets qui me trottent dans la tête !

C’est un peu mon piège : je suis tellement enthousiaste quand quelque chose m’intéresse que j’en oublie parfois mes propres limites.

Avec le temps, j’ai compris qu’il ne fallait pas seulement surveiller le nombre d’heures travaillées, mais aussi la place que le travail occupe dans notre tête.

Heureusement, j’ai beaucoup d’autres centres d’intérêt : les voyages, les langues étrangères, la découverte d’autres cultures, mes séjours au Portugal… Tout cela m’aide à sortir de mon univers professionnel.

Le piège de vouloir être une « bonne psychologue »


Est-ce que le besoin d’être une « bonne psychologue » peut justement devenir épuisant ?

Chloé : C’est certain. J’ai parfois rencontré des difficultés à dire non à d’anciens patients qui revenaient plusieurs années après, ou à des collègues qui nous recommandaient des patients.

On est flattées et on a envie d’être bien vues des collègues… Mais quand j’ai appris à dire non, j’ai réussi à beaucoup mieux réguler ma file active.

Et puis, il y a aussi toute la pression qu’on se met : être au taquet, tout préparer en amont, tout ça pour que, finalement, la séance ne se déroule pas comme prévu.

Maintenant, je relis mes notes, je sais ce que je vais proposer mais c’est tout. Si je ne connais pas bien la problématique, je cherche des articles récents ou des livres de référence, ou je réoriente vers un thérapeute plus compétent dans le domaine quand je n’ai pas assez de connaissances.

Anne-Françoise : Absolument ! C’est même un piège dans lequel tombent beaucoup de psychologues consciencieux.

Un patient ne progresse pas ? On se demande ce qu’on a raté. Il arrête sa thérapie ? On peut le vivre comme un échec personnel.

Avec l’expérience, j’ai appris à distinguer ma responsabilité professionnelle de celle du patient. Je peux m’investir, proposer des pistes, chercher à comprendre ce qui bloque, mais je ne peux pas changer à sa place. Et ça, c’est parfois difficile à accepter quand on aime aider !

J’ai aussi appris qu’être une bonne psychologue ne signifie pas être une psychologue toujours gentille. Il faut parfois confronter, poser des limites, dire des choses que le patient n’a pas spécialement envie d’entendre.

Et puis, je me demande parfois si notre désir d’aider ne cache pas aussi un petit besoin narcissique : celui de nous sentir utiles, voire indispensables. Ce n’est pas forcément agréable à reconnaître, mais la question mérite d’être posée !


Quand une thérapie n’avance plus : accepter ses limites


Avez-vous déjà continué une thérapie alors qu’au fond, vous ne saviez plus vraiment quoi faire ?

Chloé : Oui, ça m’arrive, et ça continuera d’arriver.

Ce qui a changé depuis mes débuts, c’est que je m’autorise à en parler aux patients. Je leur laisse le choix. On peut continuer à investiguer ensemble, mais parfois, c’est intéressant de passer le relais à un autre thérapeute.

Ce qui est vraiment soulageant et qui m’a changé la vie, c’est justement d’avoir pu parler de mes limites et de mes incertitudes aux patients.

Ça a toujours été bien accueilli, comme une preuve d’authenticité et de confiance. J’encourage mes supervisés à faire cela régulièrement.

Anne-Françoise : Bien sûr ! Nous avons tous connu ces moments où l’on retrouve un patient en se demandant un peu ce que l’on va bien pouvoir faire avec lui aujourd’hui.

La relation est bonne, il revient régulièrement, les séances se passent agréablement… mais au fond, on ne sait plus très bien où l’on va.

Avec les années, j’ai appris à ne plus laisser ces situations s’installer. Je préfère reprendre les choses avec le patient, réexaminer les objectifs, et parfois demander un regard extérieur en supervision.

Il faut aussi savoir accepter qu’un autre thérapeute sera peut-être plus utile.

Ce n’est pas parce qu’un patient nous apprécie que nous sommes nécessairement le thérapeute dont il a besoin.


Est-ce qu’on juge parfois nos patients, qu’on le veuille ou non ?

Chloé : Il est difficile de ne pas juger… Je pense qu’il est important d’en avoir conscience, de le noter pour pouvoir ensuite s’en dégager et refaire du lien avec la problématique du patient. Il faut aussi distinguer ce qui nous appartient et ce qui appartient au patient. Parfois, pouvoir révéler que ce qu’il nous dit nous met en colère peut s’avérer utile, surtout si le patient vient pour des problématiques relationnelles. Il est intéressant qu’il puisse conscientiser ce qu’il fait ressentir aux autres…

Si je me sens trop envahie par le jugement, alors j’essaie de me rediriger vers mon plan de thérapie. Cela me permet de me décaler un peu.

Anne-Françoise : Mais bien sûr ! Nous sommes psychologues, pas des saints !

Il m’arrive d’être agacée par certains comportements, de ne pas partager les valeurs d’un patient, ou même de trouver certaines de ses attitudes franchement antipathiques.

Nous avons tous nos valeurs, nos sensibilités, nos pensées automatiques. En tant que thérapeutes TCC, nous passons notre temps à expliquer cela à nos patients. Ce serait étonnant que nous soyons les seuls à échapper à ces mécanismes !

L’essentiel est de repérer ces réactions et de ne pas les laisser guider notre travail.

Parfois, un patient m’agace et je me demande pourquoi. Qu’est-ce qui vient me toucher personnellement ? C’est souvent très instructif.

Le professionnalisme ne consiste pas à ne jamais juger, mais à savoir prendre du recul sur ses propres jugements.

Fatigue émotionnelle : apprendre à prendre du recul


Qu’avez-vous appris à ne plus faire avec l’expérience pour vous préserver ?

Chloé : J’ai appris à ne pas prendre tous les patients en charge. Je fais confiance à mon instinct, à mon radar, et j’ai appris à ne pas me mettre trop en difficulté.

Je refuse, par exemple, de prendre en charge un patient avec un trouble bipolaire non traité, ou un patient qui n’a pas suffisamment d’étayage médical ou psychiatrique.

Anne-Françoise : Je crois que ce que j’ai surtout appris, c’est à moins en faire !

Quand on débute, on a souvent l’impression qu’il faut beaucoup intervenir pour être un bon thérapeute. On propose des exercices, des techniques, des solutions… et parfois, on finit par travailler beaucoup plus que le patient !

Avec les années, j’ai appris à ralentir, à prendre davantage le temps de comprendre ce qui se passe, plutôt que de me précipiter sur la première technique venue.

J’ai aussi appris à ne plus confondre complexité et compétence. Aujourd’hui, je pense que la véritable expertise consiste surtout à savoir simplifier, aller à l’essentiel et poser les bonnes questions.

Et puis, j’ai appris à accepter que je ne peux pas aider tout le monde, que je peux me tromper et que je n’ai pas besoin d’avoir une réponse immédiate à chaque difficulté.

Finalement, j’essaie d’être moins une psychologue qui fait beaucoup et davantage une psychologue qui fait juste ce qu’il faut.

Même si, dans ma vie d’entrepreneuse, j’avoue avoir encore parfois du mal à appliquer ce principe !

Trouver son équilibre et retrouver le plaisir d’exercer


Quelle est finalement votre définition d’une bonne « hygiène de psychologue » aujourd’hui ?

Chloé : Pour moi, une bonne hygiène de psychologue, c’est diversifier sa pratique. La psychothérapie est très exigeante humainement.

Selon moi, on ne peut pas enchaîner 35 patients en considérant que cela correspond à 35 heures de travail par semaine.

Il y a aussi le travail de supervision, le travail personnel, la régulation émotionnelle, les lectures et l’administratif. Le travail du psychologue ne s’arrête pas aux séances, et nous avons trop tendance à l’oublier puisqu’il n’est pas rémunéré.

Il faut trouver un équilibre entre une rémunération correcte et un niveau d’énergie suffisant pour rester disponible.

Je me force aussi à planifier des vacances régulièrement et à prendre soin de ma vie familiale, amicale et sportive, ainsi que de tous les autres aspects qui font partie de ma personnalité et qui m’aident à ne pas me perdre.

Anne-Françoise : Pour moi, c’est d’abord ne pas oublier que nous sommes des êtres humains avant d’être des psychologues.

Nous passons beaucoup de temps à écouter les difficultés des autres. C’est passionnant, mais cela peut aussi devenir très envahissant.

Je crois énormément à la formation continue, à la supervision et aux échanges entre collègues. Mais il faut aussi savoir quitter son costume de psychologue !

J’ai besoin d’une vie riche en dehors de mon métier : ma famille, mes amis, les voyages, les langues étrangères et tous ces plaisirs qui n’ont rien à voir avec la psychothérapie.

Je pense aussi que nous devrions être moins exigeants envers nous-mêmes. On attend souvent du psychologue qu’il soit toujours disponible, patient, empathique, compétent et jamais de mauvaise humeur !

Franchement, qui pourrait tenir ce programme pendant trente ou quarante ans ?

Une bonne hygiène de vie de psychologue, c’est peut-être justement accepter de ne pas être un psychologue parfait.

Et j’ajouterais une dernière chose : avoir une vie dans laquelle on n’est pas toujours celle qui écoute, comprend et aide les autres.

De temps en temps, cela fait aussi beaucoup de bien d’être simplement soi-même !

Chez ActionForm, nous sommes convaincues que prendre soin de sa pratique, c’est aussi prendre soin de soi en tant que thérapeute.


C’est dans cet esprit que nous accompagnons les psychologues et les professionnels de la santé mentale à travers nos formations, nos ateliers et nos temps de supervision : pour partager nos expériences, approfondir nos compétences cliniques et retrouver toujours plus de plaisir à exercer.

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